Critique de
Armelle Chitrit
Piano sur l'eau (poésie) 2021
Les Vies Antérieures et Intérieures de Catherine Andrieu (entretiens) 2023
Des nouvelles de Leda ? (poésie) 2024
Des nouvelles de Léda. On oublie trop souvent que le poète est un être vivant qui se bat tant bien que mal pour tenir bon. Son chapeau plus qu’il ne le coiffe trahit parfois son malaise social, voire son malheur tout court. Son adaptation impossible. N’est-ce pas le cadeau qu’il nous livre ? Simplement, comme il trouve à s’égarer sur un chemin qu’il ouvre en somme en toute liberté. N’en demandez pas moins pour être surpris, là où Catherine Andrieu vous fait pénétrer.
Entrez sans impatience. Ne soyez pas gêné.e. Et si vous l’êtes, après tout, c’est humain, pensez aux antichambres du plaisir et parfois même à la mélancolie que peut drainer le désir une fois rassasié. Mais n’anticipons pas au risque d’en perdre les miettes ou de passer à côté de ce que poésie veut. Toute une attention nue reste à donner ici au mal de livre. Et ce n’est pas encore grand chose si on ne donne pas d’attention à cette attention jusqu’à devenir instinctive comme le sont les chats qui sont aussi proches que les doigts dont nous jouons sur le clavier.
Je dis « nous », car la poète semble recluse dans un deuil infini. Et pourtant « nous », nous entrons dans sa rêverie et écoutons ce qu’elle compose comme une sonate pour traverser le deuil de l’animal perdu. C’est Paname avec qui elle souligne la fin de treize ans de vie commune. Et on peut s’étonner de ce couple secret, sauf si on a connu soi-même un amour semblable, indicible et discret, fusionnel, pour tout anecdotique qu’il fût comme le quotidien duquel une simple piqûre soudain nous arrache. Sur un ton léger, une mélancolie sensible.
Attention, Contagion ! Reste à glaner…
Une vingtaine de recueils en moins de quinze ans. On peut parler de fulgurances. Et pour avoir fait pâte de ses immenses souffrances, vous serez surpris qu’elle se faufile en grande douceur entre nos paupières pour nous en dire un peu plus long sur nous-mêmes : « Ce petit oiseau mort je l’avais avalé. / Bien à l’abri, il respirait par mes narines / Picorait ma langue, était bien au chaud / Dans ma bouche mais un jour j’ai hurlé / Il s’est envolé ». (Le cliquetis des mâts, Rafael de Surtis, 2023). Vitalité surréaliste de la mort et circonvolutions d’un onirisme non révolu, qui rôde jusqu’à ce qu’une de ses plumes s’extirpe des carcans. Non, ici nos rêves ne retombent pas en poussière. Apprivoiser ce que les ruptures déconcertent à travers le jeu de la musique qui mélange les strates temporelles de l’enfance, de l’adolescence et du présent de l’écriture. Là où la poésie subsiste, l’absence, le blanc, le silence y créent une épaisseur de vague ou de première neige contre le néant. Ainsi peut-on ressentir la pulpe des doigts sur les touches du piano comme les flocons d’une sorte de musique qui nous arrive aux oreilles dans l’espérance que cela tienne entre les mots. Et cela tient secrètement. « Simple promesse » (écrit Mandelstam). Le paysage est là sans visage dans une présence de peau douce. Une prouesse charnelle difficile à décrire. Une expérience à suivre pour relayer l’indicible si déconcertant « des familiers qui n’ont pas leurs pareils » (Supervielle) et auquel tout s’attache. La perte d’un animal met en jeu cette expérience toute particulière. Réminiscences de la vie commune : « Dans le ventre de mon piano / J’ai déposé les cendres de mon vieux Paname / Gros matou parisien chat de gouttière / À la disposition des esprits de la forêt. […] La marée est haute la Lune m’éclaire / Petite chatte qui m’accompagne dans ta disparition ». Voyez ! Entendez les personnes grammaticales se disputer l’ombre ! (Des nouvelles de Léda ? p. 60). Les mélodies sont toutes nouées au cordage minutieux du souffle ; celui du chat « Et que sa voix s’apaise ou gronde » au diapason d’une exigence silencieuse dont la chaleur, les injonctions, créent comme on respire au gré d’une écriture sans filtre. Cela qui peut-être confidentiel (dans tous les sens du terme) ne passionnera pas le monde entier mais plutôt quelque connaisseur, pas même initié, certainement, contradictoirement… Car on doit entrer dans ces pages comme dans une paire de draps pour se laisser surprendre ; c’est une langue vivante qui nous guide dans les contrées du rêve assumant la réalité. Cela dérange et cela fait grand bien.
Catherine Andrieu, Piano sur l’eau, Éditions Rafael de Surtis, 2021.
Catherine Andrieu, Les Vies Antérieures et Intérieures de Catherine Andrieu, Éditions Rafael de Surtis, 2023.
Catherine Andrieu, Des nouvelles de Leda ?, Éditions Rafael de Surtis, 2024.