En guise de préambule
Il est des arbres
qui offrent chaque printemps leurs fruits
aux mêmes fenêtres fermées.
Alors les branches recommencent.
Les livres ressemblent un peu à cela.
Ils naissent avec le poids des pluies,
l’odeur lente de l’encre,
la patience des mousses qui soulèvent les pierres.
Puis viennent les cartons.
Le facteur connaît le chemin.
Les cœurs, quelquefois, moins.
Il est une mère
qui dit toujours : je lirai.
Le mot demeure plusieurs hivers sur le seuil.
Alors le livre comprend
qu’il n’était pas attendu,
mais seulement prié de ne plus frapper.
Il est une sœur.
Elle ne voit plus la lumière.
Seulement l’eau qui l’a portée.
Il est un frère
qui reçoit les livres
comme les arbres reçoivent la neige :
sans jamais penser
qu’un seul fruit cueilli de ses propres mains
aurait suffi
à dire :
j’ai reconnu ton été.
La famille.
Ses boîtes aux lettres sont des falaises.
Les livres y tombent
comme des oiseaux de mer
dont personne ne ramasse les plumes.
Pourtant,
au loin,
un inconnu ouvre une page.
Et soudain
une phrase se met à respirer si fort
qu’elle traverse toute la nuit.
Elle rend
à l’eau sa source.
À la fatigue son ciel.
Et il suffit parfois
d’une seule lecture véritable
pour relever mille portes demeurées closes.
Peut-être est-ce ainsi
que les marées abandonnent les vieux ports.
Non par colère.
Parce que l’océan n’a jamais demandé
à chaque maison
de croire en son sel.
Les oiseaux ne distribuent pas leurs ailes.
Ils les ouvrent.
Le vent fait le reste.
Je veux que les cartons cessent enfin
d’habiter la maison.
Les exemplaires qu’il faut acheter,
soulever,
empiler contre les murs,
dédicacer,
envelopper,
timbrer,
porter jusqu’aux guichets
deviennent soudain
plus lourds que les arbres eux-mêmes.
La littérature n’a jamais été faite
pour déplacer des caisses.
Elle est née
du vent.
Il n’y a plus rien à prouver.
Les livres savent désormais
trouver leurs propres rivières.
Je n’ai plus envie
de convaincre les maisons
qui gardent leurs volets fermés.
J’ai longtemps cru
qu’il fallait charger les saisons
dans le coffre d’une voiture,
avancer le prix des naissances,
porter le poids du papier
jusqu’à des mains
qui oubliaient même de dire
qu’elles avaient reçu le soleil.
Mais la lumière
n’a jamais eu besoin
d’être transportée.
Elle voyage seule.
L’eau ne demande pas
la permission des puits.
Désormais,
j’écrirai peut-être davantage
comme les oiseaux traversent l’aube :
sans colis,
sans ficelle,
sans timbre,
sans ces fatigues terrestres
qui confondent parfois
la littérature
avec le métier des déménageurs.
Il suffit qu’un visage,
quelque part,
ouvre une page de lumière.
Et le poème,
enfin débarrassé de son poids,
rejoint sa véritable demeure :
le souffle.
Catherine Andrieu
Poème
Ce que la terre murmure en marchant
ebook
RALM, 2025