Critique de
Jean-Michel Bollinger 

 

Ils ont dressé des anges sur des tessons 

Carnet du passeur

 

Ce recueil, dès son titre, propose une ambivalence entre la douceur induite par le terme « anges » et la violence physique que renvoie à notre imaginaire le mot « tessons » ; double ambivalence du reste puisque les tessons ne semblent pas blesser les anges mais les rehausser avec l’emploi du verbe dresser au passé composé. Dernière remarque sur le titre : l’espèce de dénonciation que le pronom personnel de la 3ème personne du pluriel met en avant rend cette entrée bien surprenante et bien mystérieuse. Ce ne peut qu’être un choix.


Le principe de la dichotomie est fréquemment mis en avant : la quatrième de couverture informe que « deux recueils se répondent » : l’acceptation à se réduire au minimum vital répond à la fougue d’exister.


En lisant dans « L’avant-dire » « Ce livre est un corps. Un corps traversé, défait, reconstruit » (p. 7), j’ai songé à Frida Khahlo. La jeune mexicaine traversée par les poutrelles d’acier du bus accidenté dans lequel elle se trouve adolescente me sont passées devant les yeux, de même que le célèbre tableau « Autoportrait au collier d’épines et colibri ». Attention, extrême bonté et force de la psyché se côtoient en permanence.


Pourtant ce n’est pas si simple. Il ne s’agit pas de trouver un oui ou un non, un bien ou un mal. L’écriture ici est comme un artefact propre à l’autrice qui nous invite à parcourir ce que l’on pourrait nommer « l’après-dire », ou même, « le dire » sans aucunement fournir un bristol. Entre qui veut dans ses méandres particuliers dont les significations sont aussi nombreuses que non imposées. Chacun y verra ce qu’il voudra, pourra y voir. Loin de faire une présentation de son monde poétique, Catherine Andrieu semble elle-même tenter de le découvrir tout en y laissant un voile pudique que l’on n’ose effleurer. 


La générosité apparaît clairement avec des textes dédicacés à certains habitués de la RAL’M (lien du site) ; à Patrick Cintas (p. 22) qui dirige cette riche revue en ligne depuis plus de vingt ans, à Jean-Michel Guyot, qui y écrit depuis plus de vingt ans (p. 50). Quand on sait que Catherine Andrieu est devenue une chroniqueuse prolixe et avisée du site depuis deux ans, on comprend que des liens forts se murmurent avec pudeur.


L’acuité lexicale avec laquelle la poétesse cherche à se définir dans sa manière d’aborder l’écriture s’approche d’un fil d’Ariane ; s’éprouve comme une respiration, jamais figée, toujours différente ; ressemble à un passage à peine tracé que l’on pourrait emprunter. 


« Le ciel me traverse. / Il me fait trou. / Et ce trou, cette faille, cette brèche par laquelle passe l’univers - / Je la chéris » (p. 54). Catherine Andrieu veut exister avant le mot, après le mot, pendant le mot : elle polit ses songes comme un artisan sa planche. 


Sa parole se nuance vers après vers avec autant de délicatesse que de vigueur : 
« J’ai levé les mains au ciel / comme deux oiseaux brûlés - / non pour supplier / mais pour comprendre » (p. 58). Là se trouve une tournure poétique souvent reprise. Elle s’apparente au chas d’une aiguille au travers duquel le lecteur doit fournir l’effort de regarder en plissant les yeux pour tenter d’effleurer sa pensée : l’expression « Non […] mais ». Elle ne renvoie pas à une colère enfantine, elle lisse la réflexion pour l’approcher au plus près sans la trahir mais sans la déflorer :
« Elle avance, / non pas vers un lieu, / mais vers un écart (p.20) […] Elle cherche un lieu / non pour y rester, / mais pour y mourir sans bruit (p.25) […] Et les iris se sont clos, / non de sommeil, / mais de lumière (p.33) ». Il s’agit non de regarder, mais d’éprouver.


De l’enfance - dont on peut deviner qu’elle est parfois difficile : « Ici, les enfants grandissent sans éclats » (p. 35) - à l’âge adulte, les relais s’avèrent délicats, ténus, ardus, invisibles : « Je suis cette lisière entre le silence et la brûlure, entre l’arbre et son ombre portée. » (p. 39). […] « Je marche avec toutes mes anciennes peaux. /Elles ne tombent pas - / elles murmurent » (p.63) ; le « non […] mais » n’est pas bien loin.


Je terminerai cette approche par l’amour, celui éprouvé pour l’autre mais aussi celui à éprouver pour soi dans l’acceptation de ses perfections et imperfections. « Je t’ai aimé / comme on affronte une mer levée » (p. 45) […] « Et dans cette écoute / dans ce lien secret que seuls les vents savent lire, /je te tends une poignée de sable / - comme un pacte. » (p. 49). […] « Je n’ai plus la force de conquérir. /Plus la hargne de séduire » (p.55).
La blessure des anges s’avère bien réelle en dépit du titre. La volonté, l’injonction d’écriture permettent de cautériser peu ou prou les brûlures des tessons. Ce recueil est à lire avec attention et délicatesse. Derrière la volonté assumée de ne pas crier malgré la douleur, se consume une sensibilité au-delà de l’extrême. Et c’est un véritable présent que nous fait Catherine Adrieu, une offrande qui conduit parfois le lecteur à se remettre en question pour trouver ses propres failles, démarche toujours salutaire.

 

Catherine Andrieu, Ils ont dressé des anges sur des tessons, éditions Douro, 2026. 

Livre est à commander sur le site de l'éditeur.