Critique de
Murielle Compère-Demarcy

Le Royaume sans murailles, suivi de L’aurore intranquille

 Dans dans La Cause Littéraire

 

Je suis née trouée, dit Catherine Andrieu, le laps fulgurant d’un souffle puisé dans une transfiguration chamanique du monde et l’alchimie d’un style, au cœur d’un Royaume sans murailles blotti tel une grotte au creux de la Terre, à l’écart du monde normatif, géode cosmique grandeur nature à même la paroi du vertige. « Je me suis levée avec la sève aux poignets », poursuit-elle, dressée à l’assaut du ciel sous l’arche végétale où le velours des fougères cervidées, entre autres -au milieu d’une faune sauvage qui n’a de sauvage qu’une liberté indomptable- peuple l’animale forêt de sa pensée. Par les interstices du feuillage, ceux de l’observation patiente, de la peur, du doute,  de la clairvoyance, elle s’y incarne par le sang de ses mots prenant racine « sur un sol (…) de sources invisibles » (arbre, clairière, « langue rauque des torrents », …), dans une osmose alchimique de sourcière, renversant la perspective, accouchant d’oiseaux en vol du Saint-Esprit sur les persiennes de sa chair, par le ventre de l’œil à l’écoute visionnaire (« des oiseaux carnivores sont nés dans mes cils »). Elle remue les globules de son encre dans le calice d’une immobilité figurative incorporant le total univers non domestiqué qui nous entoure. Sous la robe d’une « certitude verte » ce dernier se reformule en redessinant ses lignes par les correspondances poétiques, forêt-palimpseste surréelle de faune sauvage, forêt de songes irriguée de ciel enraciné de vertige de l’abîme jusqu’aux cimes.

Traversée par le Dehors naturel, la poétesse n’entre pas seulement dans la Nature mais s’en revêt, s’en imprègne, davantage, consent à ce qu’Elle prenne possession de l’entièreté de son être.
 
Je n’attends rien.
Mais tout vient.
Un soupir d’animal,
une vibration dans la lumière,
un insecte qui ne sait pas qu’il parle.

Je me tiens là,
immobile,
Et le monde me traverse
comme une musique qui ne sait pas finir.

Femme métamorphe devenant élément naturel traversé par la lumière, grain de poussière sur des rayons de lune, brouillard, « trace d’eau / dans la paume de l’aube »,  …, l’exploratrice du « Royaume sans murailles » choisit le Langage éminemment métaphorique pour célébrer sa fusion « sans pacte / sans condition » avec la nature, loin des faux-semblants d’écologie politicienne, aux antipodes de l’Homme assez présomptueux pour prétendre parfois, sans la connaître, prendre possession de la Nature. La femme ici, intuitivement/inconsciemment devient comme par magie blanche/ magie noire, forêt, rivage ou ouragan :

Je suis restée là–
jusqu’à ne plus savoir
si j’étais femme ou forêt,
rivage ou ouragan. 

Et quand la nuit s’est abattue comme une
panthère,
j’ai compris que la nature entière
était passée par moi
sans même ouvrir la porte  

Mise au monde par Moon, l’unique satellite naturel permanent de la Terre (et c’est dire que nous sommes bien là dans un monde à part), la lune rejoint son pouvoir mythique. Nous connaissons de facto le moment cinétique élevé entre la Terre et la Lune, les phénomènes de turbulences de leur orbite respective et de rotation synchrone ; du point de vue symbolique et ésotérique l’influence lunaire n’est pas moindre et sa fertilité divine féconde : 

Tu m’as encore dans le ventre
Pas dans la mémoire, ni dans l’attente –
dans cette chair souterraine où rien ne meurt tout
à fait,
Je palpite encore là, enroulée dans ta nuit,
Je pousse contre tes parois anciennes,
Comme un rêve jamais expulsé. 

"Moon"

Si des légendes rapportent la transformation associée à la Lune d’un être humain en un autre humain, dans Le Royaume sans murailles elle participe à une osmose cosmique où l’être total de la poétesse s’incorpore la Nature et consent à vivre, depuis un au-delà originel, reliée à l’ombilic d’une matrice lunaire, louve encore attachée au pouvoir maternel gardien d’une prison qui l’enferme tout en la protégeant de ce qui ex muros agresse. Cette ambivalence réenfante la femme, fragile, sauvage, sorcière ou fille de feu surnaturelle fertile d’un univers.

Je t’ai haïe comme on aime trop.
Je t’ai aimée comme on hait ce qui nous habite à
jamais.
Et c’est dans cette fêlure que je me suis faite 
femme.

Écrivant le feu, dans l’âtre/le ventre même de l’antre en retrait, la poétesse Catherine Andrieu EST le feu à l’acmé même de son effacement. Elle-même bouche béante d’une blessure prise en main par l’Écrire, dans la lumière dévorante d’une plaie ouverte, de « l’aurore impossible », elle expulse le cri qui se hurle au-dedans « depuis la fêlure » jusqu’à en devenir le trou noir ; jusqu’à nous, là « (…) où ça heurte / où ça déchire ». Et nous l’entendons, par l’Œil félin qui l’écoute, par l’Oreille absolue d’une musique en nous que l’invisible (du poème) lève, et que la mer même écrite ne saurait contenir sans se refaire ipso facto dans ses lames, dans ses vagues de rappel où se perdre pour renaître.

 

Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)

 

Catherine Andrieu, Le Royaume sans murailles, suivi de L’aurore intranquille, Catherine ANDRIEU, éd. Rafaël de Surtis [120 p.] – 17 €



À l’écoute des bêtes

 Dans dans La Cause Littéraire

 

À l’écoute des bêtes ou Quand la terre respire : la mémoire sauvage du vivant selon Catherine Andrieu

Publié aux éditions Sémaphore dans la collection Cahier Nomade, dirigée par le poète, écrivain et essayiste breton Bruno Geneste, À l'écoute des bêtes de Catherine Andrieu est de ces livres rares qui semblent avoir été moins écrits que traversés. La poète et peintre plasticienne nous en avertit d'ailleurs dès l' "Avant-dire" : « Il est des livres que l'on n'écrit pas. Ils vous traversent, vous arrachent à vous-même, et vous déposent, les paumes vides, sur la grande page nue du monde. »


D'emblée, un mystère se présente au lecteur. Si le titre À l'écoute des bêtes est gravé sur la première de couverture, illustrée par la photographie saisissante d'un loup – ou peut-être d'une louve –, le texte s'ouvre pourtant sur un autre intitulé : Quand la terre respire. Comme si deux livres coexistaient dans un même volume. Comme si le premier titre désignait l'écoute, tandis que le second révélait la source profonde de cette écoute : le souffle même du monde. Entre les deux se déploie une œuvre de passage, une traversée des mémoires enfouies, des présences invisibles et des voix oubliées.


Car Catherine Andrieu affirme que ce livre est né « d'une blessure plus ancienne que nos mémoires ». Formule énigmatique qui ouvre un vaste champ d'interprétations. Cette blessure pourrait être celle de notre séparation d'avec le vivant, de notre exil hors de l'origine. Mais elle pourrait aussi désigner cette mémoire archaïque qui demeure en nous comme une braise sous la cendre. La poète précise : « celle de la terre qui parle encore sous nos pas ». Dès lors, le temps cesse d'être linéaire ; il devient une profondeur. Une respiration longue qui nous traverse et nous façonne au rythme de nos pérégrinations de pèlerins de l'existence.


Un souffle panthéiste irrigue l'ensemble de l'ouvrage. Catherine Andrieu rappelle que « nos corps (...) se souviennent d'avoir été rivière, rocher, bête, sauvage, souffle ». Le vivant n'est plus fragmenté ; il constitue une communauté d'être où l'humain cesse de régner en maître. « Ici, la voix n'appartient plus à l'humain seul », écrit-elle. Alors qui parle ? Peut-être cette voix immémoriale qui habite la mémoire du vent, le feu qui veille sous les ruines, les cendres qui savent encore hurler à la lune. Une voix qui précède le langage lui-même.


C'est pourquoi chaque poème n'est pas, selon elle, une parole mais « une fissure ». Le poème devient ouverture, faille, blessure lumineuse. Avant les mots, nous étions souffle et écoute. Nous étions cet infans qui ne parle pas encore. Arrachés à l'obscurité originelle par le cri de la naissance, nous tentons depuis de retrouver cette écoute première. Le poème est alors le lieu où « la lumière s'infiltre », où le visible laisse entrevoir l'invisible.


Parmi les présences qui peuplent cet univers, les chats occupent une place tout à fait particulière. Ils sont au cœur de la sensibilité de Catherine Andrieu et traversent son œuvre comme des figures initiatiques. Le chapitre intitulé Les chats compte parmi les plus beaux du livre. « Les chats avancent dans nos vies comme des aphorismes incarnés », écrit-elle. Ils ne se contentent pas d'habiter le quotidien ; ils l'ouvrent. Leur présence constitue « une fine lézarde dans l'ordinaire », une brèche par laquelle la poésie s'infiltre.


Le chat incarne ici une liberté absolue, souveraine. « Il incarne une liberté sans drapeau. » N'appartenant à personne, demeurant toujours au seuil, il conserve une part d'inaccessible qui le rend magnétique. Catherine Andrieu rejoint ainsi les grandes correspondances baudelairiennes : notre amour des chats est peut-être indissociable de notre amour de l'insaisissable. Ils nous enseignent la solitude sans l'abandon, le mystère sans l'obscurité.


Cette réflexion atteint une intensité bouleversante lorsqu'elle évoque "Lune", son propre chat. Depuis près de quatre ans, cette présence animale accompagne la poète. Les mots qu'elle lui consacre comptent parmi les plus émouvants du recueil. Entre elles s'est établi un lien immédiat, irrévocable, qui relève moins de l'apprivoisement que de la reconnaissance. "Lune" apparaît comme une conscience tierce, ni humaine ni animale, faite d'écoute pure et de silence habité. « Elle ne m'a pas réduite à une histoire. Elle a simplement été là, à l'endroit de ma chair vivante. » Rarement l'expérience de la relation entre l'humain et l'animal aura été exprimée avec une telle justesse.
L'écriture elle-même est pensée comme une traversée. « Écrire me coûte, m'écorche, me dépouille », confesse Catherine Andrieu. Chaque mot implique une perte, chaque phrase une brûlure. Écrire, c'est habiter un seuil. C'est marcher au bord du monde, dans une zone d'instabilité où nul ne ressort indemne. Mais cette blessure est aussi une vocation, « une forme d'amour radical », un abandon sans garantie ni retour.


Les poèmes qui ponctuent l'ouvrage prolongent cette vision organique du vivant. À Zanzibar, à Lalibela, au bord de la Mer Morte, les paysages deviennent des états de conscience. « Le vent écrit des lettres avec les branches mortes », « les arbres deviennent nomades », tandis que les êtres humains marchent « à l'intérieur de leurs propres veines ». Tout respire. Tout communique. Tout participe du même battement secret.


L'une des plus belles réussites de ce livre réside précisément dans cette abolition des hiérarchies. Terre, pierre, animal, arbre, eau, vent et humain appartiennent à une même communauté de destin. « Ici, il n'est plus de hiérarchie entre les formes de vie. Tout appartient au même battement, à la même blessure immense, à la même espérance silencieuse. »


Livre de mémoire et de souffle, de blessure et de réconciliation, À l'écoute des bêtes – ou peut-être faudrait-il dire Quand la terre respire – nous invite à retrouver cette écoute première dont notre époque s'est éloignée. Catherine Andrieu y déploie une parole dense, habitée, profondément incarnée, où la poésie redevient ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : une manière d'habiter le monde en fraternité avec toutes ses formes de vie.


Au terme de la lecture, une évidence demeure : respirer suffit peut-être, en effet,lorsque l'on réapprend à entendre, sous nos pas, le souffle ancien de la terre.

 

Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)

 

Catherine Andrieu, À l'écoute des bêtes, éditions Sémaphore (Quimperlé), 2026.
https://maisondelapoesie-quimperle.fr/editions/