Critique de
Patrick Oliva
Ce que traverse le corps
Portrait de la poétesse en animal poétique
Contrairement à tes écrits passés, que je trouvais difficiles d’accès, trop personnels, fulgurants, mais, à mon goût, pas assez aboutis — là, la flèche poétique
touche sa cible, car avant de la décocher, tu l’as trempée dans une mixture de substances, qui non seulement accrochent le lecteur, mais lui inoculent le sens profond de ta poésie.
Parmi ces ingrédients structurants, j’ai reconnu le travail assidu de l’artisan qui, sur le métier, peaufine son ouvrage ; une transpiration poétique d’où jaillissent, quoi que tu en dises, les
fabuleuses fleurs de ton inspiration. Le tout, avec une maturité autobiographique qui t’ouvre les portes de l’universalité.
Dans ce livre, ton travail obstiné a coulé de vraies fondations, et ton accompagnement du lecteur, donne des clés indispensables pour arpenter un recueil qui possède une véritable architecture.
Sans toutefois alourdir la structure, ni enchaîner le sens. Le feu, le terre, l’eau, on suit parfaitement les déambulations de la pèlerine dans son voyage intérieur, à travers les trois éléments
concrets qui façonnent son existence.
Cette cartographie d’un vécu spirituel, qui a tout de l’oxymore, te relie à la grande tradition dantesque, où le « physique » permet de parler du « mental », à la manière de Dante qui traverse
physiquement les affres de l’enfer, puis parcourt les chemins caillouteux du purgatoire, pour s’élever enfin jusqu’à l’ineffable paradis, où l’attend Béatrice, sa révélation. Toi aussi, tu auras
ta révélation, non sous la forme d’une personne aimée, mais d’une manière de penser et d’appréhender le monde.
Mais ne soyons pas trop pressés, avant de parler de l’aboutissement de son
voyage, revenons à l’artisane qui chaque jour bat le fer, en quête d’étincelles :
« Je reviens à la table, comme on revient au feu, non par inspiration, mais par nécessité. Il y a les matins résistants, les phrases qui refusent, les pages qui ne s’ouvrent pas, et pourtant je
reste. Je travaille sans gloire, sans miracle, dans cette obstination humble qui seule, parfois, permet à quelque chose de juste passer. »
Nourrie à cette constance, ta poésie peut alors étinceler et mettre le feu à nos émotions. Tes images, tes couleurs et tes sons font mouche et font voyager tous nos sens, toutes nos pensées, tout
notre épiderme. On porte, avec toi, l’« enfance, dans la doublure d’un manteau trop grand (qu’on n’a) jamais osé jeter… » ; on voit les oiseaux, « dans l’aube grise, sur les fils tendus comme des
portées sans musique » ; on touche le « drap qui a connu l’amour… Il chuchote encore, même lavé, même plié dans l’armoire… Parce que l’oubli, lui, ne fait jamais de lessive. » ; on imagine, en
songeant à Dali, le très pictural « Il y a des jours où la réalité pend comme un drap mouillé, au fil tendu entre deux lampadaires » ; on se surprend même à prier, car « tout est sacré, dès lors
que l’attention consent à s’agenouiller » ; sans oublier les vers qu’on répète, tels des mantras, « Je ne marche plus pour aller, je marche pour être. (…) Je me perds exprès, pour mieux retrouver
les points cardinaux du cœur. (…) Rien ne m’appartient, et c’est cela, la grâce ». Et, puis, tout simplement, on s’émerveille de la beauté de la poésie, quand elle est juste, quand elle vraie : «
Je regarde mes traces s’effacer dans la poussière. Je n’ai plus de regret : disparaître fait partie du poème… »
Tu as le sens de la phrase, de la musique et de l’image qui percutent le lecteur d’un plaisir électrique. Tu as le sens du rythme aussi, qui désarçonne délicieusement l’équilibre : « Et dans
cette tenue — fragile, mobile, profondément vivante — je reste. »
On lit et on relit, pour reprendre une décharge, c’est ça la vraie poésie.
Puis, au fil des vers, se dégage une sincérité épidermique, venant brosser un portrait sans voile et sans fard de la femme-poète, qui ne dérobe à la vue du lecteur aucune partie de son âme.
« Le monde me croit calme, mais je suis une émeute.
Une révolte repliée dans les os.
Je marche comme on porte une bombe sans déclencheur, mais prête à tout faire trembler. »
« J’avance avec ce défaut-là, ce déséquilibre permanent. Cette manière de trop voir, de trop sentir, de trop rester. »
Cette quête d’authenticité et de transparence, on la reconnait aussi dans la gémellité qui te relie, presque par cordon ombilical, aux bêtes :
« Elles me reconnaissent sans que je parle.
Je me penche vers leurs yeux :
ce sont des miroirs sans mensonge. »
Des miroirs qui reflètent qui tu es vraiment : un animal poétique.
Cette « animalité » de la poétesse et de sa poésie, cet instinct de l’acte d’écrire, d’une « femme mal ajustée à la lumière », aussi vital que respirer, boire et manger, donne au recueil un rendu
à fleur de peau. Cela impulse une énergie fauve au texte, qui te rend terrienne, charnelle, touchante, au propre comme au figuré. Ta sincérité t’humanise, ton animalité te grandit, ton
tâtonnement perpétuel pour garder l’aplomb, et la tête hors de l’eau, nous touche, car on y reconnaît notre propre instabilité. La poétesse de la maturité quitte sa tour d’ivoire, pour descendre
parmi les humains, avec cette question qui nous taraude inlassablement : comment faire pour vivre ? Comment exister, quand tout ce qui semblait avoir du sens nous accule à notre solitude
existentielle, à l’impossibilité de changer radicalement le monde ?
Tu as raison, tant de choses qui nous balafrent l’âme : la nostalgie de l’enfance perdue, les amours mortes, les amitiés déracinées, le vide laissé par les dieux qui se sont fait la malle,
l’absence d’un sens avéré, la traversée de la vie comme une nage sans fin, sans aucun rivage à l’horizon, à part peut-être celui du repos éternel, le si bien nommé. Dès qu’on médite un peu trop,
on ne peut que buter, s’écorcher les lèvres, les mains et les genoux sur ces écueils qui sont le sujet universel de ton livre.
Enfin, ton acceptation, presque stoïcienne, du monde comme il va, et de ta nature fragile et éphémère, te place à nos côtés, sur le chemin à jamais perdu de l’équilibre intérieur.
« Ce livre (…) ne cherche pas à consoler.
Il cherche une manière d’habiter ce qui reste,
quand on ne croit plus aux issues nettes. »
Le ton est donné.
Ton recueil n’est pas une panacée, mais un bréviaire du savoir survivre.
La poétesse englobe la philosophe et vice-versa. Tes vers sont une mine de sagesse, où l’on peut puiser à l’envi des règles simples de survie : arrêter de vouloir guérir à tout prix ; cesser de
vouloir arriver quelque part ; ne pas craindre nos naufrages, mais les accepter comme faisant partie intégrante du voyage et abandonner l’idée prétentieuse de notre suprématie sur le monde. Plus
on avance dans la lecture et plus tes mots se méditent comme des aphorismes de sagesse antique :
« Je ne veux plus guérir.
Ce refus est lumière, il fait de la douleur une matière. »
« Il m’a fallu du temps pour comprendre que la vie ne me devait aucun port sûr. Aucun apaisement définitif. (…) Elle bat, immense, indifférente et exacte. Et vivre consiste parfois seulement à
apprendre le rythme qui permet de ne pas couler à chaque ressac. Je ne me tiens plus face à la vague comme devant un ennemi. Je me tiens dedans. Dans son poids, dans sa frappe. »
« Il y a encore des heures opaques, des replis du corps, des reprise lentes.
Je n’y vois plus des naufrages. Je les reconnais comme des formes ordinaires
de la traversée. »
Ça y est, on y est, le moment est venu de la révélation finale pour notre
poétesse…
C’est là qu’il faut arrêter de lire si on aime le suspense…
Cette révélation, je la trouve aussi lumineuse que la Béatrice de Dante, elle
éclaire le voyage, l’adoucit et lui donne du sens…
Ta philosophie de l’acceptation et du lâcher-prise t’ouvre les portes d’un panthéisme humaniste, complètement à contre-courant de la frénésie d’un homo sapiens qui veut crânement dominer,
détruire, soumettre, non seulement le monde animal, végétal et minéral, mais aussi les forces et les tempêtes à l’œuvre en lui- même.
C’est ta révélation et la nôtre aussi :
« Chaque battement de mon cœur répond à un battement plus vaste, et c’est cette réponse qui me sauve. Je marche,
et mon corps devient arbre,
les nuages passent dans mes veines,
je sens le monde respirer à travers moi. »
Ce que je lis, à travers les lignes, c’est que le tourment, le feu qui brûle et qui dévaste, sont consubstantiels à l’humain, et qu’il est vain d’aller contre. Ils font partie du voyage, et même
plus, ils sont l’or et l’argent du voyage, pour l’artiste, le peintre, l’écrivain, le poète qui, comme toi, deviennent des gardiens du feu :
« (Ce feu), je le garde,
Je l’élève comme une bête fidèle, Je l’embrasse, parfois,
il me fait mal,
mais il me tient debout. »
On le sait, les plus belles fleurs poussent sur la souffrance.
« Là où il y a de la douleur, le sol est sacré », écrivait Oscar Wilde.
Et dans la célèbre Ecole d’Athènes de Raphaël, c’est la figure mélancolique de Michel-Ange qui, bien que solitaire et clochardement vêtue, domine la fresque de son intensité tourmentée.
Peu importe que mes digressions trahissent ton message, ce qui compte c’est que ta poésie ne ferme pas, mais ouvre le sens, en permettant une multiplicité d’interprétations. Chaque lecteur peut
s’en emparer à sa manière, au gré de son vécu, de ses lectures et de ses convictions.
In fine, la poétesse de Ce que traverse le corps nous met sur la voie d’une forme de « bonheur », même si le terme lui semblera inapproprié. Il y a un apaisement, du moins, à se sentir un simple
atome dans le grand Tout.
« Je reste là.
Pas sauvée, pas réconciliée.
Mais rendue, peu à peu, à ce grand mouvement sans visage,
où les bêtes, les morts, la mer, les voix aimées, l’encre et la poussière des
jours retournent ensemble à une même respiration. »
En conclusion, ce que je trouve émouvant, dans ton livre, c’est qu’il offre une merveilleuse leçon de résilience. Il n’est qu’a compter, au fil des vers, les occurrences du « je reste », pour
s’en convaincre. Tu es une résistante de la vie, et malgré tout ce que ton corps et ton esprit ont traversé, et traversent encore, tu résistes, en pleine mer, avec tes bêtes, passées et
présentes, avec ton animalité poétique, et ton radeau de la Méduse à toi : l’art, la poésie, la beauté. Non pour atteindre un impossible rivage, non pour être sauvée du naufrage, mais juste pour
rester à flot, le temps qu’il faut à l’atome, pour rejoindre l’éternité.
« Et dans cette tenue — fragile, mobile, profondément vivante —
je reste. »
La Roque d’Anthéron, 5h30, et des poussières…
le 19 avril 2026.
Catherine Andrieu, Ce que le corps traverse, Éditions Rafael de Surtis, 2026, 162 pages.
www.rafaeldesurtis.fr