Funambules au-dessus du port

Autoportrait avec Lune sur le balcon
Autoportrait avec Lune sur le balcon, 2026

Funambules au-dessus du port

La mer ne demande rien.

Elle est là depuis longtemps avant nous, avant les ports, avant les rambardes peintes en blanc, avant même que les villes viennent poser leurs maisons autour de son souffle.

Elle respire à grande échelle, comme une pensée très lente qui traverse les siècles sans jamais se fatiguer.

Je me tiens au bord de cette respiration.

Le balcon n’est qu’un seuil. Une mince avancée humaine au-dessus d’une immensité qui n’a jamais eu besoin de nous.

Les bateaux reposent dans l’eau comme des animaux apprivoisés.

Le port étend ses lignes tranquilles.

Au loin, la ville devient une rumeur pâle dans la lumière.

Et pourtant ce n’est pas la mer qui attire mon attention.

C’est la chaleur vivante qui s’approche.

Lune monte sur la rambarde avec cette assurance silencieuse qui appartient aux chats — une manière de marcher dans le monde comme si la gravité n’était qu’une hypothèse.

Son corps noir et blanc découpe l’air du port, équilibre parfait entre le vide et la confiance.

Elle ne regarde pas l’horizon.

Elle vient vers moi.

Son front se pose contre ma joue avec une lenteur presque méditative.

Le geste est simple, minuscule, mais dans cette pression légère circule une connaissance très ancienne : celle des êtres qui n’ont jamais cessé de vivre dans la continuité du monde.

Je sens sa chaleur.

Je sens sa respiration.

Et soudain la mer immense derrière nous devient presque secondaire.

Car il y a dans ce contact une vérité plus vaste que l’horizon : nous ne sommes pas seuls dans la vie.

La mer continue de respirer derrière nous.

Les bateaux demeurent immobiles.

Et pendant quelques secondes très simples, suspendues entre le balcon et l’horizon, je comprends quelque chose que la mer murmure depuis toujours :

le monde tient moins par sa grandeur
que par la douceur des êtres qui l’habitent.

Lune reste là.

Sa tête contre ma joue.

Et l’immensité entière semble tenir dans ce geste.

Catherine Andrieu, 2026