Poème
Ce que le corps traverse
Avec des illustrations de l'auteure
AVANT-DIRE — Triptyque
Je n’ai pas écrit trois livres.
J’ai laissé trois états de mon corps parler.
Il y a eu le feu d’abord.
Pas celui qui éclaire les routes — celui qui brûle à l’intérieur, là où la peau ne protège plus. Le feu qui fend. Le feu qui ouvre. Le feu qui laisse le corps à nu, traversé de voix, de pertes,
de tremblements. J’ai écrit depuis cette brûlure-là, sans chercher à la refermer. J’ai écrit depuis ce point où la douleur devient matière, où la lumière s’infiltre par les failles comme une
fièvre lente.
Puis il a fallu poser le corps.
Le poser vraiment.
Sur la terre.
Dans son poids, dans sa lenteur, dans son battement sourd. J’ai appris à marcher autrement. Non plus pour fuir, mais pour sentir. La plante des pieds, la poussière, la pente, la fatigue, l’odeur
du sol après la pluie. La terre ne m’a pas guérie. Elle m’a tenue. Elle a repris le corps à l’endroit même où il s’était dissous. Elle a redonné une respiration au sang.
Et pourtant, même enracinée, la vie restait mobile, incertaine, exposée.
Alors il a fallu l’eau.
Le mouvement.
La tenue sans rive.
Tenir dans l’eau, ce n’est pas flotter à la surface des choses. C’est accepter la profondeur. C’est consentir à l’effort continu de rester vivant quand rien ne promet d’apaisement. C’est
apprendre à respirer dans l’instable, à veiller dans la fatigue, à aimer sans garantie. Ce livre est né ainsi, au plus près du corps qui nage encore quand il n’a plus la force de se sauver.
Ces trois livres ne se répondent pas.
Ils se poursuivent dans la chair.
Feu : la brûlure.
Terre : l’appui.
Eau : la tenue.
Non comme symboles, mais comme expériences réelles, physiques, intérieures.
Ce triptyque ne raconte pas une histoire. Il suit une traversée du corps vivant, depuis l’effraction jusqu’à la persistance.
Je n’ai pas cherché la lumière.
Je n’ai pas cherché la paix.
J’ai cherché à rester dans la respiration.
Ce qui relie ces textes, ce n’est ni un récit, ni une idée.
C’est une fidélité au battement.
Au battement du sang, de la peur, du désir, de la fatigue, de l’élan.
On ne sort pas du feu intact.
On ne marche pas sans porter des cendres.
On ne tient pas dans l’eau sans trembler.
Mais on est encore là.
Et cela suffit pour écrire.
Catherine Andrieu, Ce que le corps traverse, Éditions Rafael de Surtis, 2026, 162 pages.
www.rafaeldesurtis.fr
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