Poème

Le Vivant recommence

 

 

Extrait

 

Un petit oiseau

Un petit oiseau,
deux fois gros comme un moineau,
a tourné dans le vent,
désorienté par la furie des souffles,
et son corps léger s’est brisé
contre la vitre de mon exil.

Sur le balcon, il gît —
plumes froissées,
paupière close
sur la dernière étincelle.
Cet oiseau, j’aurais pu l’aimer
comme on aime une présence minuscule
qui traverse le ciel de l’âme,
signe fragile du Tout.

Une vie ne pèse pas davantage qu’une autre vie.
Ni qu’un rouleau d’écume
qui s’effondre et s’abolit
dans la houle immense.
Tout se mesure à l’échelle du souffle
qui un instant anime la chair,
et qui, l’instant d’après,
se rend à l’invisible.

Demain, je le ramasserai
avec un chiffon doux,
comme on recueille une offrande
dont le silence perce le cœur.
Je le déposerai dans l’herbe du parc,
parmi les racines,
là où la terre sait accueillir
et délier la mémoire des ailes.

Je prierai pour lui,
non pas pour que son ombre demeure,
mais pour que son élan se fonde
dans la grande circulation des mondes,
dans l’eau, dans l’air,
dans la poussière des galaxies.
Car rien ne meurt qui ne soit déjà retour,
rien ne s’éteint qui ne prépare une autre flamme.

Un oiseau tombe —
et l’univers respire avec lui.
Un cœur s’arrête —
et la mer continue de battre contre le rivage.
Tout s’ouvre, tout se défait,
tout se redonne.

Cet oiseau, je l’aurais aimé.
Alors je l’aime,
dans l’éclat de ce passage,
dans la fulgurance de sa fin
qui me rappelle que nous sommes, nous aussi,
des éclats d’écume,
des météores sans adresse,
et que la mort n’est qu’un seuil
vers l’infini qui nous porte.


 Catherine Andrieu, Le Vivant recommence, Encres Vives, n° 559, janvier 2026.