Philosophie introspective
Fragments d'un récit de soi
Extrait
Avant-dire
Je n’ai pas décidé d’écrire ce livre. Il s’est écrit à travers moi — par secousses, par clartés, par oublis. Il est né comme naît le vent : d’un souffle sans origine, d’une lumière qui cherche un
corps pour se dire. Rien ici n’a été prémédité. Tout s’est formé dans la traversée — entre veille et effacement, entre blessure et lumière — comme si la langue, un jour, avait pris sur elle de
respirer à ma place, et parfois, de penser à ma place.
Longtemps, j’ai cru qu’il fallait bâtir un récit, que l’existence devait s’ordonner, se comprendre, se dire. Mais je ne suis faite que d’écarts. Je ne demeure jamais tout à fait là où l’on me
croit. J’habite la faille, le passage, le tremblement — cet endroit instable où le monde et moi cessons de coïncider. Ce livre ne reconstitue pas une mémoire : il recueille ce qui s’y échappe —
les ombres, les éclats, les voix. Ce n’est pas une confession. C’est une présence, parfois vacillante, parfois traversée d’étrangeté.
J’écris depuis l’oubli. Non comme on souffre d’un manque, mais comme on consent à l’effacement pour que quelque chose d’autre advienne. J’écris pour laisser la vie parler par mes failles.
L’hypnose, la transe, la prière — tout cela n’a pour moi qu’un seul visage : l’écoute absolue. C’est dans cet effacement que je deviens la plus entière, mais aussi la plus exposée à ce qui
déborde.
Ce que j’appelle ici amour, colère, silence ou lumière n’a rien de mystique sinon la fidélité au mystère. J’aime les bêtes silencieuses, la mer qui ne console pas, les arbres qui prient sans
mots, les visages traversés de nuit. Tout ce que j’aime me précède et me dépasse. Écrire, c’est apprendre à vivre à cette distance-là — dans la respiration du gouffre, entre deux eaux — là où la
réalité elle-même devient incertaine, poreuse, presque trop vive.
Mais il y a, dans ce livre, quelque chose d’autre encore : une clarté obstinée qui traverse les ruines du jour. Quand tout semble clos — les portes, les chambres, les prières —, il reste un
souffle. Un ciel ouvert au-dessus du service fermé du monde. C’est là, dans cette brèche invisible, que s’écrit ce poème : dans le passage minuscule où le corps vacille et où la lumière s’entête
à demeurer.
Ces pages ne sont pas des méditations paisibles. Elles sont les traces d’une traversée — les cris d’une veille, les braises d’un exil intérieur, les gestes d’amour sans objet. J’y ai laissé
entrer la poussière, le sel, le feu, les voix des vivants et celles des disparus. Aimer, parfois, c’est désobéir : choisir la solitude nue pour rester fidèle à la lumière, même lorsque cette
lumière trouble.
Je n’ai pas écrit contre le monde, mais dans le monde — et pour lui. Ce livre tend la main : vers un ami, vers un chat qui veille, vers l’arbre, vers la mer. Il cherche moins la consolation que
la clarté — celle qui traverse, celle qui brûle doucement sous la cendre — et qui persiste, même au bord du basculement.
Je n’ai pas de drapeau ni d’école. Je n’appartiens qu’au vivant. Je marche nue sous le vent, avec le cosmos pour manteau. Ce livre est un feu, non un vernis. Une veille, non une prière.
Je ne crois pas au déclin des temps. Je crois aux sources sous la cendre, aux fleurs qui fendent l’asphalte, aux voix qui veillent encore. J’écris pour elles. Pour ceux qui doutent, qui
tremblent, qui cherchent une lumière dans la nuit — et qui savent peut-être déjà combien elle peut vaciller.
Je n’ai pas voulu qu’on m’entende.
J’ai voulu qu’on s’y entende — là où le poème respire encore après le silence,
dans la lumière vacillante du vivant,
service fermé, ciel ouvert.
Catherine Andrieu, Fragments d'un récit de soi, éditions Rafael de Surtis, 2026.